La présence culturelle française et latine
L’époque des Lusignan à Chypre, fut un lieu de rencontre privilégié de deux
civilisations différentes, celle de Byzance et celle de l’Occident,
qui nous a légué un héritage culturel important, y compris de monuments
d’art gothique. Pour donner quelques exemples : la cathédrale
de Aghia-Sofia à Nicosie, dont la construction fut vraisemblablement
entamée en 1209. C’est dans cette église, résidence de l’archevêque
latin de l’île, qu’étaient couronnés les rois de Chypre et que certains
d’entre eux sont enterrés. De même, on peut citer la cathédrale d’Aghios
Nikolaos à Famagouste, excellent exemple de style gothique, construite
au début du XIVe siècle, ainsi que la merveilleuse abbaye de Bellapais à Kerynia.
Tous ces monuments sont situés dans la partie occupée de Chypre et
sont aujourd’hui des témoins silencieux d’un passé glorieux.
La cohabitation des Chypriotes avec les Latins (les Francs et les Vénitiens)
eut pour effet une admirable symbiose de longues traditions intellectuelles
et artistiques byzantines et d’emprunts culturels à l’Europe occidentale.
Un bon exemple en fut Georges Boustrone, d’origine franque, auteur
d’une chronique en dialecte chypriote, qui vécut dans le cercle des
derniers Lusignan. Il convient également de compter parmi les exemples
les plus représentatifs de la symbiose entre les Chypriotes et les
Vénitiens, l’adaptation en dialecte chypriote des poèmes d’amour de
Pétrarque, réalisée à l’époque de la domination vénitienne. On peut
aussi ajouter que ce sont la chronique du Chypriote Léonce Machairas
et la chanson chypriote d’Arodaphnousa qui ont inspiré à Gabriele
D’Annunzio sa Pisanella et
d’autres pièces poétiques.
Le dialecte et la gastronomie portent également des traces du passage dans
l’île des Francs et des Vénitiens.
Au fil des ans, qui se sont écoulés après la fin de la période franque, les
liens entre la France et Chypre ont réussi à résister au temps, malgré le
passage d’autres peuples étrangers dans l’île, notamment les Ottomans.
A cet égard, on peut citer l’exemple du poète romantique d’origine
française Gustav Lafont, qui vécut à Chypre au XIXe siècle et qui resta
célèbre pour sa traduction en français de l’Hymne à la
Liberté du poète national grec Dionisios Solomos.
Nous devons également évoquer la figure emblématique d’Arthur Rimbaud (1854-1891)
qui vécut à Chypre en 1878 et y retourna en 1880, embauché dans une
entreprise chargée à édifier un palais destiné au gouverneur britannique.
Les liens du poète avec l’île ont été soulignés par plusieurs de ses
biographes et son évoqués dans la correspondance de Rimbaud.
Albert Camus, grand philhellène fut également sensible à l’égard de Chypre.
Cet engagement s’est manifesté, entre autres, lors de la lutte anticoloniale
des Chypriotes (1955-59), par la publication d’un article de presse
sur le jeune Michalis Karaolis, condamné à mort par pendaison. Albert
Camus avait fait, en vain, appel au gouvernement colonial de l’époque,
afin que la vie du jeune combattant soit épargnée.
Après l’indépendance de Chypre, le Centre Culturel Français fut établi à Nicosie,
en 1961, à l’initiative de Roger Miliex, manifestant une activité considérable
pour la diffusion de la francophonie, ainsi que pour le rapprochement
culturel franco-chypriote.
La présence française se manifeste également à travers l’Ecole Française
Arthur Rimbaud à Nicosie existant depuis 1987, ouverte aux enfants
français et francophones désireux de suivre une scolarité (de la Maternelle à la
Terminale) conforme aux programmes du Ministère français de l’Education
nationale et des Alliances Françaises, à Limassol, à Larnaca et à Paphos.
Nous devons également mettre l’accent sur le domaine de l’archéologie, où l’intérêt
des Français n’a jamais fané, comme le témoignent les nombreuses missions
archéologiques d’origine françaises qui ont eu lieu dans l’île :
pour citer quelques unes, celle de l’Université de Lyon 2 à Salamine
(actuellement sous l’occupation de l’armée turque) menée par Jean Pouilloux
depuis 1965 qui fut interrompue seulement en 1974 par l’invasion turque,
la mission archéologique par le CNRS sur le site néolithique de Khirokitia
depuis 1976 et la mission archéologique sur le site de Khition Bamboula.
Les Français étaient aussi les premiers à avoir repris les missions
archéologiques à Chypre après les événements tragiques de 1974, sur
le site d’Amathonte, à côté de Limassol, grâce à O. Picard, Directeur
de l’Ecole Française d’Athènes . Nous devons mettre l’accent aussi
sur les publications du CNRS sur les résultats des missions archéologiques
menées à Chypre, qui sont d’une valeur inestimable aux chercheurs et
aux amateurs d’archéologie et d’histoire.
Nous devons également évoquer sur le plan éducatif, scientifique et culturel,
la coopération entre l’Université de Chypre et les établissements d’enseignement
supérieur en France. Pour donner quelques exemples, on peut citer la
coopération étroite entre l’Université chypriote et la Maison de l’Orient à Lyon
(fondée en 1975 par Jean Pouilloux, professeur à l’Université de Lyon
2), dans le domaine de la recherche scientifique et archéologique.
Cette coopération se manifeste notamment à travers l’organisation des
colloques, les échanges d’étudiants et la publication des recherches
scientifiques.
Sur le plan culturel, France fut le premier pays européen avec lequel Chypre
signa un accord bilatéral de coopération culturelle, scientifique et
technique, en 1969, ce qui contribua, sans doute, a scellé davantage
les liens culturels officiels entre les deux pays.
L’amitié franco-chypriote se manifeste également à travers les jumelages
effectués entre les municipalités françaises et chypriotes. Pour citer
quelques-uns, celui de Port de Bouc avec Idalion, celui de Lusignan
avec Lefkara, et plus récemment Saint-Cyr-sur-Loire avec la ville,
de Morphou (sous l’occupation turque depuis l’invasion de 1974).
L’histoire contemporaine
L’ouverture du canal de Suez en 1869, avait mis en avant la valeur stratégique
de Chypre. Le premier ministre britannique Benjamin Disraeli a réussi à convaincre
en 1878 le sultan turc de céder Chypre à la Grande-Bretagne, qui s’est
chargée, en échange, de protéger la Turquie des visées expansionnistes
de la Russie tsariste.
En 1925, Chypre fut proclamée colonie de la couronne britannique.
A l’issue d’une lutte anticoloniale menée entre 1955 et 1959, l’indépendance
de Chypre fut proclamée en 1960, avec la signature des accords de Zurich
et de Londres.
Malgré l’essor économique du pays, la constitution de la République de Chypre
en 1960 accordant des droits disproportionnés à la communauté chypriote
turque par rapport à leur taille, s’avéra bientôt non-viable dans plusieurs
de ses dispositions.
En 1963, lorsque le Président de la République proposa quelques amendements
afin de faciliter le fonctionnement de l’appareil de l’Etat, la communauté chypriote
turque sous l’impulsion de la Turquie riposta par une rébellion (déc.1964).
Depuis, le but poursuivi par les dirigeants de la communauté chypriote
turque, agissant sous l’impulsion de la Turquie, était le partage de
l’île et son annexion à la Turquie.
Le 15 juillet 1974, la junte militaire d’Athènes, alors au pouvoir, organisa
un coup d’Etat à Chypre pour renverser le président Makarios. La Turquie,
utilisant ce coup d’Etat comme prétexte, envahit Chypre, le 20 juillet
avec une armée puissante. Cette invasion a eu comme conséquence l’occupation
d’environ 37% du territoire de l’île des milliers des morts et des
blessés et l’expulsion par la force d’environ 200 000 Chypriotes grecs
qui sont devenus de réfugiés dans leur propre patrie.
De plus, la guerre résultat à un pillage systématique du patrimoine culturel
de l’île. Les biens culturels religieux furent les plus touchés, les églises
orthodoxes furent dénudées de leurs icônes et leurs fresques d’une
valeur inestimable. Ainsi on assiste à un trafic par les Turcs des
biens culturels chypriotes, ayant comme destinations les marchés étrangers.
Nous assistons également à une destruction systématique des églises,
ou à leur transformation en mosquées ou même en étables ou dépôts.
Bien que l’invasion turque ait été condamnée et reconnue comme une violation
des droits fondamentaux des Chypriotes par les instances internationales,
telles l’ONU, le Parlement européen, le Mouvement des pays non alignés,
le Commonwealth et le Conseil de l’Europe, la Turquie n’a pas modifié sa
position intransigeante et le problème politique de Chypre demeure
sans solution.
L’attitude stérile turque conduit à l’échec les efforts déployés récemment
par l’ONU visant à parvenir à la réunification de Chypre (le Secrétaire
général, Kofi Annan, avait présenté, le 11 novembre 2002 aux deux parties
un plan pour un règlement global au problème politique de Chypre et
lors de sa visite dans l’île le 26 février 2003 il présenta aux leaders
des deux parties une deuxième version révisée du plan pour la réunification
de Chypre).
L’intransigeance du leader Chypriote turc Rauf Denktash a été soulignée davantage
lors de l’échec de la rencontre à La Haye, les 10 et 11 mars 2003,
où les leaders des deux communautés ont été conviés, répondant à l’invitation
de Kofi Annan, pour poursuivre les efforts, en vue d’une solution globale
du problème politique. M. Annan avait convié le Président Papadopoulos
et M. Denktash à se rencontrer à La Haye disposés à lui faire savoir « où et
quand, et si oui ou non, ils s’engageront par écrit à soumettre l’Accord
de paix fondamental à des référendums séparés et simultanés le 30 mars
afin d’aboutir à un règlement complet du problème politique de Chypre ».
Malgré la bonne volonté manifestée par le Président Papadopoulos, l’attitude
intransigeante de M. Denktash a conduit le Secrétaire général à conclure
qu’il n’était pas possible à parvenir à un règlement global avant la
signature du traité d’adhésion de Chypre à l’Union européenne le 16
avril.
Dans le rapport du Secrétaire général de l’ONU sur sa mission d bons offices à Chypre
(se référant aux efforts soutenues qui ont été déployés, sous ses auspices,
entre 1999 et le début de 2003 sur Chypre) l’accent est mis sur l’inflexibilité et
sur l’attitude stérile de Rauf Denktash opposées à l’attitude constructive
et à l’esprit de bonne volonté manifestés par le Président Tassos Papadopoulos
et son prédécesseur, l’ancien Président de Chypre Glafcos Clérides.